PORTRAITS

 

 

"Veni Vidi Voce" Libération par Eric Dahan 1er août 2014

 

Le quatuor français éclectique et novateur fête ses 10 ans et se produit durant tout l’été en région.

 

Printemps torride à Athènes. A l’intérieur du Megaron, le Quatuor Voce, qui arrive de Vienne, répète son concert du soir. Cette tournée, qui permet au groupe d’enchaîner les plus prestigieux auditoriums d’Europe, est un cadeau de la Cité de la musique pour fêter ses 10 ans : labellisé «Rising Star», soit «étoile montante», le quatuor français a été proposé aux salles du réseau Echo, acronyme d’European Concert Hall Organisation (lire ci-contre). Au programme du concert, le démoniaque Quatuor n°2 de Janacek, dont ils livreront une lecture intense et affûtée, et le célébrissime Quintette avec clarinette en la majeur K.581 de Mozart, qu’ils interprètent avec une autre Rising Star de l’année : le jeune Dionysis Grammenos, lauréat du grand prix de l’Eurovision Young Musicians en 2008.

«Éthique». C’est la violoniste parisienne Sarah Dayan qui a fondé le Quatuor Voce. Attablée en terrasse avec le reste du groupe, elle raconte : «J’adorais la musique de chambre, aussi bien le répertoire que la pratique, mais j’étais souvent frustrée : ce n’était jamais les bonnes personnes.» Elle contacte une autre violoniste parisienne, Cécile Roubin, de trois ans sa cadette mais qui a eu les mêmes professeurs qu’elle au Conservatoire de Paris. Les premiers altistes et violoncellistes du Quatuor Voce ont depuis été respectivement remplacés par le bordelais Guillaume Becker et Lydia Shelley, tombée amoureuse des Voce en allant les voir au Wigmore Hall de Londres en 2009.

Quatre ans plus tôt, le quatuor avait obtenu le deuxième prix du concours de Crémone, ainsi que celui du plus jeune finaliste. Puis il a remporté le concours de Genève et a effectué une tournée au Japon. Bien que lancé, il a continué à se présenter aux concours de Vienne, Bordeaux, Graz, Londres et Reggio Emilia car, selon Guillaume Becker, «ça soude le groupe et permet de rester exigeants».

Les Voce ont également fréquenté la classe de perfectionnement tenue par le Quatuor Ysaÿe au Conservatoire de Paris, par laquelle sont passés les Modigliani, les Ebène et les Psophos. En 2009 paraissait leur premier CD consacré à des œuvres de Schubert, salué par la critique pour sa fraîcheur et sa rigueur. Pour le deuxième, paru en novembre 2013, ils ont choisi de s’attaquer aux Quatuors n°1, n°8 et n°11 de Beethoven dont ils ont livré des lectures vives et tranchées.

Chambristes. Si le quatuor à cordes est la forme la plus pure, rigoureuse et abstraite de la musique européenne, les Voce, qui donnent désormais 80 concerts par an, font tout pour le rendre accessible. Parallèlement à leurs collaborations avec des chambristes renommés tels Yuri Bashmet et Gary Hoffman, et à la création d’œuvres de Nicolas Bacri ou Bruno Mantovani, ils donnent des ciné-concerts, interprètent la musique de l’Ougandais Justinian Tamusuza, accompagnent Matthieu Chedid, dont ils ont ouvert les concerts à la Cigale en jouant du Schubert et du Ravel, et les spectacles du chorégraphe Thomas Lebrun, ou encore invitent le virtuose de l’oud Hamza el Din à partager leur scène.

Le fait qu’ils donnent des cours de quatuor aux professionnels ne les empêche pas de consulter Günther Pischler, qui fut le premier violon du légendaire Quatuor Alban Berg, ainsi qu’Eberhard Feltz, qui enseigne à la Musikhochschule de Berlin et dans le programme de formation professionnelle de l’association ProQuartet. «C’est un grand ami de György Kurtág, et son sens de l’analyse est impressionnant», dit Guillaume Becker du second.

 

 

1er juillet 2014

 

Trois filles et un garçon. Des jeunes gens d’aujourd’hui, vifs et souriants, qui acceptent sans fausse modestie que l’on s’intéresse à leur carrière, à leurs projets. Mais aussi au fonctionnement de leur petite « entreprise » musicale, côté coulisses.

Fondé voici dix ans par les violonistes Cécile Roubin et Sarah Dayan, le Quatuor Voce compte aussi l’altiste Guillaume Becker et, dernière arrivée il y a un peu plus d’un an, la violoncelliste Lydia Shelley. Cette jeune Anglaise, formée notamment au Royal College of Music de Londres, a remplacé Florian Frère.

« Il a désormais choisi une tout autre voie puisqu’il s’est fait moine, explique Guillaume Becker. Avec le recul, je me rends compte que cet excellent musicien était habité par un absolu qu’il ne pouvait pas entièrement partager. L’arrivée de Lydia a stabilisé notre équipe. Nous parlons tous quatre la même langue. »

 

La musique de chambre, la meilleure des école

 

Cette langue est celle de la musique de chambre, dont le répertoire immense et admirable a suscité très vite l’engouement des quatre artistes. « Dans l’ensemble, nos professeurs l’ont bien compris, témoigne Lydia Shelley. Ils n’ont pas essayé de nous dissuader ou de nous pousser à devenir solistes. »

Pratiquant également le hautbois, la jeune femme a finalement opté pour le violoncelle « par désir de quatuor à cordes ! » Tous quatre sont convaincus que la pratique de la musique de chambre fait progresser l’écoute et la précision technique : « Proches les uns des autres, nos instruments se répondent, échangent sans cesse. C’est la meilleure école », plaide Cécile Roubin.

Et d’évoquer leurs maîtres, notamment le Quatuor Ysaÿe ou Günter Pichler, e premier violon du Quatuor Alban Berg, « notre mentor ». « Les Berg ont hissé la discipline à un niveau inégalé, incroyablement impressionnant mais stimulant », souligne Sarah Dayan.

 

Les Voce appliquent une charte

 

Pour porter haut les chefs-d’œuvre de Schubert, Beethoven ou Janacek, il faut créer et maintenir au sein du groupe une harmonie à la fois dynamique et sereine. L’affaire n’est pas si aisée et demande une grande lucidité psychologique. 

De manière originale – à leur connaissance ils sont les seuls à avoir adopté cette ligne de conduite… –, les Voce ont décidé de rédiger et d’appliquer une « charte » commune qui détaille leurs principes et règles de fonctionnement.

« Elle régit aussi bien la vie artistique que la vie pratique du quatuor, insiste Guillaume Becker. Par exemple, nous devons déterminer notre planning de travail au moins quarante-huit heures à l’avance pour que chacun arrive bien préparé en répétition. Elle précise également le nombre d’heures de travail par semaine, le nombre de jours par an, mais aussi des points de technique musicale et même de politesse… »

 

Les rapports humains au coeur de leur vocation

 

De politesse ? « Cela peut paraître étrange mais c’est une manière de considérer que les bons rapports humains sont inscrits au cœur même de notre vocation, confirme Cécile Roubin. C’est essentiel au jour le jour, les bons comme les plus difficiles. »

Car (comment en serait-il autrement ?) des discussions et autres petites frictions peuvent parfois jeter leur légère ombre sur la concorde des quatre complices. Pourtant, assurent-ils d’un même trait d’archet, elles ne concernent jamais les options essentielles de l’ensemble ni ses convictions esthétiques.

« C’est plutôt une façon différente d’exprimer nos choix, alors qu’au fond nous sommes d’accord », plaide Lydia Shelley. « Dans un métier où règnent l’expressivité et la sensation, chaque individualité doit pouvoir s’exprimer librement tout en respectant celle des autres, reprend Cécile Roubin. Après dix années, nous sommes parvenus à l’équilibre, dans la fluidité. »

 

Proches mais pas trop, amis en toute clairvoyance

 

 Celui-ci repose sur une juste distance dans les relations entre les musiciens.

Proches mais pas trop, amis mais en toute clairvoyance, liés mais non fusionnels. « En Angleterre, dans mon précédent quatuor (1), évoque Lydia Shelley, nous étions quatre copines inséparables.Et, finalement, ce n’était pas sain, la frontière entre l’affectif et l’artistique n’était pas assez claire. J’en prends maintenant toute la mesure, ravie aussi d’avoir un garçon dans l’équipe ! »

Une remarque qui fait sourire Guillaume Becker, qui avoue pourtant ne pas s’être posé la question  de sa mise en minorité dans le groupe depuis le départ de Florian Frère. « Même s’il est vrai que mes trois partenaires ont parfois entre elles des “discussions de filles”, qu’elles n’avaient pas avant et dont je me sens un peu exclu… »

 

La musique est perpétuelle remise en question

 

Les 129 jours « off » durant lesquels (selon leur fameuse charte) les quatre musiciens ne travaillent ni ne jouent ensemble leur offrent une « récréation » qui les aide à ranimer le désir de se retrouver bientôt réunis. « C’est le plaisir de l’exception, résume Sarah Dayan, et celui de rencontrer d’autres instrumentistes, d’autres styles. La musique est perpétuelle remise en question, perpétuel mouvement. Écouter ce que font les autres est infiniment précieux ! »

Bien conscients d’évoluer dans un milieu concurrentiel où les très bons quatuors sont nombreux, ne serait-ce qu’en France, les Voce y puisent leur énergie à lancer de nouveaux projets. Guillaume Becker en expose la philosophie sise sur deux piliers : le grand répertoire et le « transversal ».

Ainsi, une intégrale des quatuors de Beethoven (déjà huit d’entre eux à leur actif) ou, un peu plus tard, des quatuors de Bartók s’inscrivent dans leurs objectifs à moyen terme. Mais aussi des concerts originaux croisant la musique avec d’autres disciplines. Telles ces 40 représentations de La Jeune Fille et la Mort de Schubert avec le chorégraphe Thomas Lebrun.

 

Une tournée européenne au printemps

 

Telle aussi cette alliance avec la chanteuse canadienne Kyrie Kristmanson ou encore avec -M- (alias Matthieu Chedid) : « On a fait des arrangements de ses chansons. Le courant est si bien passé qu’il nous a invités ensuite pour jouer en première partie de ses concerts à la Cigale, raconte Guillaume Becker. Son public a fait un accueil enthousiaste à la musique classique ! »

Après un été festivalier qui les conduira du château de Chambord aux villages de Provence, un prochain défi attend le Quatuor Voce. Invité, le 2 novembre, dans la saison de Jeanine Roze au Théâtre des Champs-Élysées, il y retrouvera l’altiste Lise Berthaud pour un programme Mozart, Brahms et Philippe Hersant. 

Ils espèrent que le public sera au rendez-vous, attiré peut-être par leur statut de « rising star » (grâce à la Cité de la musique) qui leur a valu ce printemps une tournée européenne.

 

D’importantes activités pédagogiques 

 

« C’était passionnant de voir comment les différents publics accueillent la musique de chambre, souligne Lydia Shelley. L’expérience a confirmé la profonde intimité des Allemands et des Autrichiens avec ce répertoire… » Questions d’éducation sans doute. Sarah Dayan en est bien convaincue, qui insiste sur les activités pédagogiques des Voce :

 « En dix ans de rencontres avec les enfants, nous constatons combien les a priori contre le classique s’installent avec l’âge. Les petits sont incroyablement ouverts et réactifs ! » De quoi réconforter Guillaume Becker qui aime définir son art et celui de ses camarades comme « exigeant, profond, spirituel même, mais accessible à tous ».